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À chaque champ son étang?

Article mis en ligne le 12 mai 2009 à 16:05
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À chaque champ son étang?
Cette nouvelle pratique fait partie d’un ensemble de mesures visant à mettre de l’avant une agriculture efficace et écoresponsable. (Photo : MAPAQ)
À chaque champ son étang?
Par Kateline Grondin
C’est du moins le vœu pieux que formulent Camille Desmarais et Victor Savoie, pour les 1768 fermes occupant le bassin versant de la rivière Nicolet. En travaillant avec plusieurs partenaires à adapter pour une ferme de Saint-Samuel de Horton deux techniques combinées de stockage temporaire de l’eau de pluie, un étang sec et un étang humide, ces deux spécialistes au service du MAPAQ ont donné le coup d’envoi à une pratique novatrice qui promet des progrès importants en matière agroenvironnementale.

La ferme Bergeroy, située dans le Rang 15 de Saint-Samuel, a vu passer sa superficie totale cultivable de 6 à 97 hectares, au cours des dernières années. La terre étant sillonnée par plus de 12 000 mètres de fossés et de rigoles, elle se voyait amputée chaque printemps ou au moment de fortes précipitations de quantités importantes de sols, déversant au passage tous ses fertilisants directement dans la rivière Nicolet. La solution qui fut mise de l’avant au printemps 2008 représente une première au Québec : creuser des étangs qui joueraient à la fois le rôle de filtres géants et de régulateurs pour les eaux de drainage.

«Construire de petits étangs secs pour les fermes, cela se faisait déjà», mentionne Victor Savoie, ingénieur agronome au Centre de services agricoles de Nicolet. «Par contre, creuser de grands bassins où il est possible à la fois de contrôler le niveau de l’eau et le débit de pointe des rivières, tout en emprisonnant une bonne partie des sédiments qui s’y trouvent, ça c’est particulier», indique celui qui a supervisé les travaux en juin dernier.

«Nous recherchions depuis plusieurs années une façon de stopper de façon significative l’érosion des sols et la pollution diffuse liées aux pratiques agricoles», explique Camille Desmarais, qui occupait jusqu’à l’an dernier le poste de conseiller en aménagement du territoire et du développement rural du MAPAQ. Nouvellement retraité, il reste celui qui a su diriger ses collègues sur la bonne piste en mettant la main sur plusieurs études américaines et européennes qui misaient sur l’efficacité de ces étangs artificiels, en tant qu’agents régulateurs et purificateurs de l’eau.

«Les pratiques agricoles - incluant un drainage agricole et forestier de plus en plus efficace - et l’urbanisation des dernières décennies, ont contribué à faire tripler le taux de ruissellement. La portion annuel des eaux de pluie qui ne s’infiltrent pas dans le sol est passée de son 10% habituel à 30%», explique M. Desmarais. Ce taux passe même à 60% en milieu urbain! L’augmentation du volume des eaux passant obligatoirement par celle de leur débit, ces eaux entraînent dans leur passage nombre de sédiments et d’agents polluants vers la rivière Nicolet. Ce qui contribue non seulement à dégrader la qualité de son eau, mais aussi à augmenter l’érosion des sols et de ses berges… quand elle ne sort pas carrément de son lit pour visiter les riverains, gonflée par les crues printanières!

La croissance rapide de la ferme appartenant à la Coop des Bois-Francs et exploitée par son locataire René Bergeron a donc fourni l’occasion aux spécialistes du MAPAQ, et à leurs collègues de l’AAC (Agriculture et Agroalimentaire du Canada), de passer de la théorie à la pratique.

«L’année précédant les travaux, des représentants du MAPAQ et de la Coop se sont présentés concernant un problème d’érosion, au bout des terres, raconte René Bergeron qui siège également en tant que conseiller et responsable de la voirie pour la municipalité. Quand M. Desmarais s’est présenté ici, il a trouvé que le site se prêtait bien au projet.» Il fallait cependant que tous les acteurs impliqués acceptent de se mouiller…

«Au départ, la municipalité était réticente à investir temps et argent dans le projet, mais comme il aurait fallu tôt ou tard changer les ponceaux, le conseil a trouvé logique de s’impliquer!», ajoute le conseiller. Il faut dire que l’implantation d’un étang sec de 700 mètres de long par 30 mètres de large en bordure du chemin, qui sert de régulateur de crues, joue également le rôle de «fossé» pour évacuer rapidement les précipitations. En comblant l’ancien fossé de chemin, le projet a finalement permis à la municipalité d’améliorer la sécurité routière de ce secteur, éliminant du même coup les frais d’entretien des fossés !

La construction de ce type d’étang implique cependant la création d’une grande surface enherbée à ses abords, une zone fourragère composée de mil et de trèfle que l’agriculteur ne doit ni labourer ni fertiliser. Celle-ci est chargée de stocker pendant un maximum de 24 heures jusqu’à 3000 m2 d’eau avant de se vider progressivement de son contenu. Même si ce ne serait pas le cas pour toutes les entreprises agricoles, en plus d’augmenter considérablement le taux d’infiltration des eaux de pluie, le système racinaire qui y prévaut a pour avantage de fournir une zone supplémentaire de fourrage pour les animaux de cette ferme laitière.

En plus de cet étang sec, trois bassins «humides» ont aussi été construits sur le site afin de capter et épurer les eaux provenant de tous les fossés de la ferme. Munis d’un mécanisme de contrôle du niveau et d’une restriction pour évacuer l’eau, ceux-ci ont été conçus pour «capturer» jusqu’à 80 % des matières en suspension. «L’avantage de l’étang humide est qu’il peut arriver à retenir jusqu’à 40% de l’azote et 50% du phosphore qui, autrement, seraient libérés vers la rivière, explique Camille Desmarais. «Le système parviendra d’abord à attraper une bonne partie des sables fins et du limon contenus dans les sols, peut-être également un peu d’argile», précise Victor Savoie.

Ce qui est doublement intéressant pour son côté «développement durable», c’est qu’une fois que l’étang humide aura atteint au moins 50% de sa capacité de remplissage en sédiments et fertilisants de toutes sortes (les experts calculent pour l’instant une période de 15 ans pour ceux de Saint-Samuel), ceux-ci pourront être récupérés par le cultivateur afin d’être épandus de nouveau pour fertiliser ses terres.

«En voyant la quantité des sédiments récoltés, le fermier est encore plus conscientisé de l’impact de ses pratiques sur son sol», argumente à ce sujet Victor Savoie. Une équipe de chercheurs d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, composée entre autres de Francois Chrétien et Éric Von Bochove, est d’ailleurs chargée d’étudier aux cours des deux à trois prochaines années le comportement des particules qui se retrouveront piégées dans les étangs et d’évaluer l’impact des installations sur le débit hydrique créant l’érosion.

Du côté de la Coop des Bois-Francs, on ne pouvait qu’applaudir cette nouvelle mesure innovatrice qui, combinée à d’autres pratiques agroenvironnementales telles que le semis direct, la création de bandes riveraines et la plantation de haies brise-vent, contribue à diminuer l’empreinte négative de l’agriculture sur son environnement. «Nous n’y voyons que des avantages ! En plus de contribuer à protéger les berges et les cours d’eau, une telle pratique permettra à long terme au producteur de récupérer du terrain», s’enthousiasme Pierre Lambert, directeur des productions animales et végétales. « De plus, cela représente un investissement payant pour le propriétaire, car une fois que c’est réalisé, il y a peu de chose à entretenir.»

Difficile pour l’instant d’évaluer l’investissement financier que devrait avancer un propriétaire pour mettre en pratique cette nouvelle mesure. Tous les intervenants du projet s’entendent pour dire que chaque cas est unique et devra être analysé par les spécialistes du MAPAQ avant de trouver le type d’étang qui convient. Cependant, comme les projets semblent vouloir se multiplier, l’expertise développée contribuera à faire diminuer les coûts de mise en chantier. De plus, comme cette nouvelle pratique fait partie d’un ensemble de mesures visant à mettre de l’avant une agriculture efficace et écoresponsable, celle-ci pourrait être subventionnée jusqu’à 90% par les deux paliers gouvernementaux. Une raison supplémentaire pour que chaque ferme possède son étang !

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