Les producteurs de bovins du Centre-du-Québec demandent un soutien de 25 millions $ sur deux ans pour les aider à se départir convenablement des matières à risque spécifiées, ce qui leur permettrait d'éviter l'enfouissement d’animaux malades un peu partout.
Des terres agricoles transformées en cimetières
Une nouvelle loi aura comme conséquence d'inciter les producteurs de bovins à enfouir leurs animaux malades
«Enfouiriez-vous une vache malade dans votre jardin?».
C'est la question que pose le président du Syndicat des producteurs de bovins du Centre-du-Québec, J.-Alain Laroche, à quelques jours de l'entrée en vigueur d'un nouveau règlement qui obligera les producteurs et les abattoirs à disposer différemment de certains organes pour éviter qu'ils n'entrent dans la chaîne alimentaire animale. Étant donné les coûts inhérents à cette nouvelle manipulation, plusieurs producteurs n'auront d'autre choix que d'enfouir, à même leur ferme, leurs défunts animaux.
De toute évidence, les producteurs de bovins sont pris dans une impasse, eux qui vivent des moments difficiles depuis 2003, l'année où un premier cas de vache folle a été décelé en Alberta. Depuis, les prix n'ont jamais retrouvé leur vigueur et quelques frontières sont toujours fermées, privant ainsi les producteurs de bovins d’une source de revenu appréciable liée à l’exportation.
Mais pour revaloriser la qualité du bœuf canadien auprès des Américains et, ultimement, lever l'embargo, l'Agence canadienne d'inspection des aliments du Canada mettra en application un nouveau règlement, le 12 juillet prochain. Celui-ci changera complètement la façon de faire des intervenants de cette industrie.
Concrètement, ils devront retirer et séparer toutes les matières à risque spécifiées (MRS) des carcasses de bovins, notamment le crane, le cerveau, la moelle épinière, les yeux, les amygdales, l'intestin grêle, certains nerfs et les ganglions. Sont inclus aussi dans cette liste, les animaux qui décèderont de maladies sur les fermes.
«Nous comprenons que le gouvernement veuille éviter d'autres cas de vache folle au Canada, mais c'est quoi l'idée d'amener une loi aussi drastique sans avoir préparé le terrain et donner des outils aux producteurs? À partir du 12 juillet, les MRS ne vaudront plus rien. Ça va nous coûter très cher pour nous en débarrasser, de sorte que plusieurs producteurs n'auront d'autres choix que d'enterrer leurs animaux morts sur leur ferme avec les conséquences que cela amènera», a exprimé J.-Alain Laroche.
Le problème, c’est qu’avant la crise de la vache folle, les carcasses avaient une certaine valeur. Des recycleurs les achetaient – de même que les résidus d’abattoirs - pour les transformer en farine utilisée notamment dans la préparation de moulée pour les chats et les chiens. Les producteurs recevaient une poignée de dollars pour leurs bêtes décédées.
Avec le nouveau règlement, les carcasses, en devenant des MRS aux yeux de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, ne pourront plus entrer dans la chaîne alimentaire animale. Ils perdront donc complètement leur valeur. Conséquence : les producteurs et les abattoirs devront sortir leur chéquier pour s’en départir, car les recycleurs, subissant eux aussi les contrecoups du règlement, ont avisé qu’ils augmenteront de façon importante les coûts de leur service de cueillette.
«Nous ne savons pas encore ce que vont décider les recycleurs. La seule chose que nous savons, c'est que les prix vont pratiquement doubler. Les producteurs sont très inquiets et le climat est morose et tendu», a précisé France Trudel, directrice de la mise en marché à l'Union des producteurs agricoles (UPA) Centre-du-Québec.
Peu de choix
Comble de malheur, le Québec n’offre pas grand choix quant à la façon de se départir des carcasses. Pour donner une idée, aux États-Unis et dans l’Ouest canadien, elles sont incinérées ou transformées en compost alors que cela est interdit au Québec. Le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec, de même que le ministère de l'Environnement, préconisent l'enfouissement, mais pour des quantités très limitées. Reste à voir s’ils reverront leur décision avec le nouveau règlement fédéral.
«Une chose est sûre : il va falloir que le gouvernement fédéral mette à notre disposition un budget transitoire pour nous donner le temps de mettre en place des mesures parce qu'il n'en existe pas actuellement. Nous songeons à créer une usine de biodiésel, qui convertira les matières à risque spécifiées en carburant, mais nous sommes encore loin de la première pelletée de terre. Les producteurs ont besoin d'un budget de 25 millions $ sur deux ans pour les aider», a indiqué Mme Trudel avec conviction.
D'ici à ce que le projet de l'usine de biodiésel se concrétise (L'Express du 6 juin dernier publiait d’ailleurs un article sur le sujet), les producteurs devront s’armer de patience puisque la période de transition risque de durer plusieurs années.
«Même si nous ne la préconisons pas, l'enfouissement demeure la seule opportunité qu'il nous reste. Je me demande pourquoi le ministère de l'Environnement et la sécurité civile n'agissent pas dans ce dossier. Nous allons être obligés d'enterrer des animaux malades dans des terres que nous cultivons. Ce ne sont pas des cimetières», a ajouté J.-Alain Laroche, qui s'inquiète notamment des toxines qui pourraient s'en dégager.
Une crainte partagée par Félicien Cardin, un producteur de bovins de Saint-Bonaventure.
«Le problème, c'est que le ministère de l'Environnement donne des directives, mais il n’a pas les ressources nécessaires pour les faire appliquer. Personnellement, je vais payer pour me débarrasser de mes animaux morts, car je n'ai pas beaucoup de pertes annuellement et je ne suis pas d'accord avec l'enfouissement. À mon sens, il y a des risques de contamination de sol et de propagation de maladies», a exprimé le producteur, en terminant.
«Les producteurs sont très inquiets et le climat est morose et tendu».
- France Trudel, UPA Centre-du-Québec