À la ferme, Line Therrien conjugue son amour de l’élevage et sa force de travail
Peut-on dire d’une femme élevant des veaux qu’elle a du chien? Osons le faire pour parler de Line Therrien, propriétaire d’un élevage de veau d’embouche, installée là où, jadis, son père Jules exploitait une ferme laitière dans le Rang 7 à Saint-Christophe d’Arthabaska.
À 39 ans, elle rêve du jour où, avec son mari Sylvain, son entreprise pourra faire vivre leur famille de trois enfants.
Pour le réaliser, elle sait qu’il lui faudra grossir son troupeau, sinon optimiser les revenus provenant de l’érablière que son père pourrait lui vendre d’ici quelques années.
En attendant, elle gère, seule, un troupeau de 65 vaches (130 têtes), élève ses veaux pour les mener, vers l’âge de 6 mois, à l’encan, parfois même directement au parc d’engraissement.
Line Therrien n’a de frêle que son apparence. Personne ne pourrait imaginer en la voyant qu’elle peut tout aussi bien s’occuper d’un troupeau, conduire un tracteur, semer, labourer, planter des piquets de clôture, réparer la machinerie agricole, se passionner pour la construction, le bois… le tricot et les travaux à l’aiguille! Peu de travaux la rebutent. «Il n’y a que la soudure que je n’aime pas trop, parce que je ne me fais pas confiance. Pourtant, j’ai pris un cours», dit-elle.
Une dynamo
Dotée d’une formidable énergie, la jeune femme aime travailler, dur, fort… et en plein air. Une dynamo!
C’est ce tempérament bouillant qui l’a fait sortir d’Industries Ling où elle a aussi travaillé avec son mari pendant neuf ans. «Après notre mariage – elle avait alors 23 ans, on s’est bâti une maison dans le secteur urbain de Saint-Christophe et on allait travailler à l’usine de Warwick.»
Elle y a instauré le congé de maternité, les femmes constituant une minorité dans l’usine. Frustrée de ne pouvoir «avancer» comme elle dit en décrochant un poste d’opératrice, estimant ses journées trop longues, sa cadence de travail rarement synchronisée avec celle des autres, Line Therrien en a eu assez. Même l’entretien de son terrain résidentiel ne parvenait pas à épuiser son ardeur au travail.
«Je me sentais enfermée. Je me disais qu’il était risqué qu’on mette, Sylvain et moi, tous nos œufs dans le même panier, dépendants de la même entreprise. J’ai pris une fin de semaine de réflexion et j’en suis venue à la conclusion que je voulais travailler à la ferme. Soit je possédais la mienne, soit je m’engageais comme ouvrière agricole. Aujourd’hui, je me dis que ce détour pour revenir à l’agriculture a été une bonne chose ; je le conseille même aux jeunes.»
Aînée d’une famille de trois enfants, Line Therrien ne s’était jamais vraiment éloignée de la ferme familiale de ses parents, y donnant son coup de main à peu près toutes les fins de semaine.
Propriétaire à 30 ans
Son père a accepté de lui vendre la presque totalité de son entreprise, sauf la sucrerie. Et à certaines conditions. En 1998, Line Therrien acquérait une terre de 186 acres, les bâtiments et un troupeau de 40 vaches. «Deux ans, auparavant, mon père avait changé de production, passant du laitier à l’élevage de boucherie.»
En neuf ans, elle a chamboulé les pratiques de la ferme. Bouleversement qui pourrait se traduire par ces deux phrases, prononcées à quelques années d’intervalle, par son père, son mentor. «Je l’entends encore me dire «Ça ne poussera jamais!», lorsque j’ai considérablement réduit les fertilisants. Puis, plus tard, au hasard d’une promenade avec lui dans le bois, il m’a dit qu’il n’avait jamais pensé que je me rendrais aussi loin! Mon père a été mon coach. Je prenais de ses conseils… mais j’en laissais aussi!»
Volontaire, Line Therrien n’en a pas fait qu’à sa tête, s’ouvrant, curieuse, à de nouvelles pratiques.
Régie intensive
Guidée par Jean-Louis Vignola, elle a adopté, dès 2001, la régie intensive pour ses pâturages. Parce que sa gestion constitue désormais un modèle, elle a été invitée à prononcer une conférence sur le sujet lors d’une journée INPACQ.
Ses 98 acres de pâturage sont subdivisées en six champs différents, où, de mai à octobre, trois groupes d’animaux paissent plus ou moins de jours selon la nature de la parcelle qu’ils occupent. «Avant, tous les animaux paissaient, en un seul troupeau un peu partout dans les pâturages. La régie intensive me permet de maximiser mes terres. Comme je nourris toujours mes animaux, il m’a fallu ajuster l’alimentation en tenant compte du temps qu’il fait.» Et il lui a aussi fallu élever des clôtures. «Deux cents piquets le premier été!»
L’été prochain, elle s’appliquera à construire des abreuvoirs en béton et à enrichir les pâturages, utilisant le semis direct, même… dans le champ des couleuvres.
Diversifier les débouchés
Engagée à la Fédération des producteurs de bovins du Québec pour le veau d’embouche, elle s’apprête à modifier aussi la régie de son troupeau.
Depuis deux ans, elle n’est plus seulement producteur-naisseur, mais aussi semi-finisseur. Une certaine partie des veaux qui sortent de chez elle sont semi-finis, c’est-à-dire sevrés et ayant commencé à manger du maïs et du foin d’ensilage.
Actuellement, 15% des vaches du troupeau de Line Therrien vêlent en décembre et janvier pour quitter Saint-Christophe en septembre, semi-finis sous la mère. Le gros des vêlages a donc lieu en mai et juin, les veaux étant sevrés à l’automne.
Line Therrien cherche à diversifier ses marchés, à donner une plus value à sa production. «Je ne reçois pas plus pour mon veau qu’il y a neuf ans quand j’ai commencé. Pourtant, à l’épicerie, les prix ont monté!»
Toutes sortes d’avenues s’ouvrent à elle.
D’abord, elle veut modifier son programme de vêlage, cherchant à augmenter jusqu’à 50% la naissance de ses veaux en décembre et janvier. Quant à ceux qui naîtront en mai ou juin, ils seront semi-finis lorsqu’ils quitteront Saint-Christophe.
Généralement, la productrice achemine ses veaux à l’encan, mais il lui est arrivé de les vendre directement au parc d’engraissement. «Aller à l’encan, c’est comme jouer à la bourse!»
Avec d’autres producteurs, elle tente de stimuler cette tendance à accroître la semi-finition et, pourquoi pas, à développer la finition à forfait en région. «C’est sûr que pour augmenter le nombre de veaux semi-finis, il faut posséder les installations et les terres pour produire la nourriture.»
Depuis l’éclosion de la crise de la vache folle en 2003, Line Therrien a également commencé à vendre du bouvillon directement à la ferme, profitant de l’aide que lui offrait le boucher de la Jambonnière de Saint-Rémi-de-Tingwick. «Je vends à peu près l’équivalent de 7 ou 8% de ma production.»
Cet été, elle a même accepté d’expérimenter un nouveau menu de minéraux, d’herbe et de foin pour une de ses taures. «Ce qui donne une plus value à la viande, plus riche en ALC et en oméga 3.»
Amoureuse d’élevage
Mais elle admet que la vente directe n’est pas tout à fait son dada. «Moi, ce que j’aime, c’est l’élevage, les animaux. Des veaux, c’est comme des jeunes. Je leur parle, je leur enseigne comment se mettre en rangs pour aller retrouver leur mère. C’est mes bébés, même si je ne dois pas m’attacher. Alors de me retrouver au-dessus d’un comptoir de viande, on comprendra que ça m’est difficile.»
Le métier d’agricultrice, Line Therrien le pratique avec autant de bonheur que d’ardeur, l’a appris de ses parents, de ses expériences personnelles et de ses lectures. Elle est retournée à l’école, au Cégep, terminant deux attestations d’études collégiales en quatre ans, malgré son travail et ses trois enfants. «J’y suis allée un peu à reculons. Mais, finalement, j’ai mangé mes cours tellement j’ai aimé ça!»
Son engagement, tant au Syndicat des agricultrices, qu’au Comité de mise en marché de veau d’embouche, qu’à la Fédération des producteurs, qu’au Groupe d’étude en rentabilité agricole (GERA), est tout à fait récent. «Moi qui n’avais jamais conduit sur la 20, j’ai dit oui sans savoir dans quoi je m’embarquais! Je ne regrette pas, le Syndicat, c’est devenu comme ma mère, j’y ai plein d’amies.»
Depuis, Line Therrien a parcouru bien du chemin... sur la 20 et ailleurs au Québec, pour apprendre, s’informer, échanger, s’étonner de ce qui s’élève, se pratique et se commerce ailleurs.
Parce que, croit-elle, aujourd’hui il faut être passionné pour faire de l’agriculture. «C’est devenu un gros défi!»