L’industrie de la canneberge : leader en matière de protection de l’environnement
Jacques Painchaud, agronome
MAPAQ, Centre de service agricole de Drummondville
Jacques.painchaud@mapaq.gouv.qc.ca
Alors qu’en 1992, il y avait officiellement trois producteurs de canneberge au Québec qui cultivaient sur 127 hectares, en 2007, ce sont 48 producteurs qui utilisent près de 1 800 hectares. C’est 16 fois plus de producteurs qui cultivent sur 14 fois plus grand. On peut donc réellement parler d’un essor fulgurant. À travers ces années de croissance, les producteurs ont toujours nourri un souci de protection de l’environnement qui les a amenés à poser des gestes significatifs. Aujourd’hui, les acteurs de cette industrie sont parmi les plus dynamiques en ce qui a trait au développement durable de l’agriculture.
Une gestion rationnelle des pesticides et des fertilisants
Dès 1994, les producteurs, au nombre de 9 à l’époque, ont jugé essentiel de se doter d’un club de dépistage des insectes et des maladies même si la culture ne totalisait alors que 242 hectares. Le Club d’encadrement technique atocas Québec (CETAQ) venait de voir le jour. Depuis, on peut affirmer que la presque totalité des superficies cultivées en canneberge est visitée une fois par semaine pour mesurer la pression exercée par les différents ravageurs sur la culture. Cette activité permet d’intervenir seulement lorsque la situation le nécessite absolument. Aucun autre secteur de production agricole ou horticole québécois ne peut afficher une aussi belle carte de route que la canneberge du point de vue de la gestion des pesticides.
En 1997, certains producteurs se sont intéressés au mode de production biologique, étant donnés les faibles besoins en fertilisants et la faible pression des ravageurs sous nos latitudes septentrionales. En dix ans, la production biologique s’est vue octroyer près de 16 % des superficies correspondant à 8 % du volume global de production. Encore là, c’est nettement plus que la proportion moyenne de 1 à 2 % qu’une industrie, quelle qu’elle soit, accorde au mode de production biologique habituellement.
En 2000, le CETAQ est devenu le Club environnemental et technique atocas Québec. En plus de l’activité de dépistage des mauvaises herbes, des insectes et des maladies, les producteurs ont décidé d’investir temps et argent afin de déterminer scientifiquement les normes environnementales de fertilisation au phosphore de la canneberge. Le but était d’assurer de bons rendements potentiels tout en préservant l’environnement. Encadré par l’Université Laval, un projet de recherche a été mis sur pied. En deux ans, les normes de fertilisation au phosphore ont été établies et acceptées par le comité « Chimie et fertilité » du Centre de références en agriculture et agroalimentaire du Québec.
Une caractérisation des effluents des fermes de canneberge
En 2001, un comité tripartite formé de représentants de l’Association des producteurs de canneberge du Québec (APCQ), du MAPAQ et du ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP) voyait le jour. Ce comité s’est donné pour mandat de :
développer une vision environnementale, concertée avec les partenaires, de la production de la canneberge
définir une stratégie commune d’intervention
orienter les actions pour répondre aux problématiques de la production
définir une stratégie commune de communication
C’est suite aux activités de ce comité qu’un projet de caractérisation des effluents des fermes de canneberge s’est concrétisé. Le projet a été élaboré pour déterminer les différences potentielles dans la composition des effluents en fonction du type de sol sur lequel les champs sont établis, à savoir de la matière organique (mousse de tourbe) versus du dépôt minéral (sable) et aussi en comparant deux systèmes de gestion de l’eau, l’un sans recirculation de l’eau et l’autre avec des structures permettant la recirculation de l’eau (système qui a toujours été privilégié) pour chacun des deux types de sol. Les comparaisons ont pu être faites sur deux saisons de croissance bien différentes, la saison 2002, qui a été particulièrement sèche, et la saison 2004, qui a été plus normale au point de vue pluviométrie.
Les résultats montrent que seuls les champs établis sur de la mousse de tourbe rejettent du phosphore dans l’environnement. Ce rejet peut cependant être considérablement atténué par une système de recirculation de l’eau. Il en va de même pour les pesticides, en particulier les insecticides, dont les rejets environnementaux peuvent être considérablement diminués si l’eau est retenue dans le circuit interne de la ferme pour une période de 15 jours après leur application. L’établissement de cette connaissance fine permet de mieux cibler les actions à entreprendre pour minimiser les effets négatifs des activités agricoles sur l’environnement. L’industrie de la canneberge, qui a été très visionnaire en participant à ce projet, se démarque encore une fois et peut être considérée comme très avant-gardiste dans son approche raisonnée de l’agroenvironnement. Elle a agi de concert avec le MDDEP et le MAPAQ et a utilisé l’expertise environnementale disponible afin d’améliorer la gestion de ses entreprises.
Un portrait agroenvironnemental de l’industrie
Parallèlement aux activités relevant du Comité tripartite une étude systématique visant à faire le portrait agroenvironnemental de l’industrie de la canneberge a été entreprise en 2003. Profitant de l’expertise en géomatique disponible au MAPAQ et de la présence d’une stagiaire, l’industrie de la canneberge a été passée au peigne fin. Le projet a permis de préciser plusieurs données souvent mal perçues ou mal comprises du grand public ou des organismes de protection de l’environnement.
Selon la Société canadienne de la faune, le Centre-du-Québec compte 30 500 hectares de superficie en tourbière. Le portrait agroenvironnemental a permis d’établir que, en 2003, 783 hectares de ces superficies étaient exploités par 10 des 48 producteurs de canneberges présents sur le territoire, soit environ 2,6 % de l’ensemble. D’ici 2010, ces mêmes producteurs prévoient dans leur expansion future utiliser 1 570 hectares, soit environ 5 %.
Une utilisation de l’eau contrôlée
Au total, seulement 28 fermes sur 48 prélèvent de l’eau dans les cours d’eau. Parmi celles-ci, vingt-deux fermes sont situées sur la rivière Bécancour ou sur ses affluents. Il y a 3 prises d’eau fonctionnelles directement sur la Bécancour, alors que 7 fermes y sont autorisées. C’est donc dire que 4 fermes n’utilisent pas leur droit de pompage. On compte également 12 prises sur ses affluents.
Cette situation a justifié qu’on se préoccupe de l’utilisation générale de l’eau sur la Bécancour. L’industrie de la canneberge est encore une fois allée de l’avant en élaborant une étude qui est en cours actuellement et qui servira à quantifier les diverses utilisations de l’eau pour lui permettre d’établir avec sécurité les moments les plus propices au pompage de l’eau. L’étude déterminera surtout les périodes d’interdiction de prélèvement d’eau. Cette étude est encore une fois issue des activités du Comité tripartite et est effectuée par l’APCQ en collaboration avec le Centre d’étude hydrique du Québec. C’est l’expérience de la saison particulièrement sèche de 2002 et le constat que plusieurs producteurs n’avaient pas les réserves d’eau nécessaires pour pouvoir produire de façon sécuritaire qui ont fait germer l’idée de cette étude. Depuis ce constat, la grande majorité des producteurs touchés par ce manque de réserve ont remédié à la situation et ont construit de nouvelles réserves pour sécuriser leur potentiel de production.
Puisque l’eau est le facteur le plus déterminant concernant l’impact sur l’environnement, une étude supervisée par l’Université Laval est actuellement en cours. Elle a pour but d’ajuster l’utilisation du système d’irrigation aux besoins de la culture des canneberges en s’appuyant sur de nouveaux outils performants qui permettent de calculer de façon précises les besoins en eau de la culture en fonction du sol sur lequel pousse la plante et en fonction des précipitations. En ne donnant à la plante que la quantité d’eau dont elle a besoin, les rejets environnementaux (engrais et pesticides) se trouvent minimisés. L’APCQ participe financièrement à cette étude ayant cours chez trois de ses membres. Les résultats complets de cette étude devraient être disponibles au début de la saison de production 2008.
Perspective d’avenir
Le profil agroenvironnemental établi en 2003 a permis de constater que les propriétaires de sites de production de canneberges possèdent des superficies souvent beaucoup plus importantes que celles qui sont mises en culture. Le Comité tripartite est en pleine discussion avec les producteurs pour en arriver à établir une procédure acceptée de tous qui suggérerait la ou les meilleures manières d’aménager ces superficies résiduelles qui sont à proximité des sites d’exploitation. Dans cette approche, les outils géomatiques permettent de considérer l’ensemble du territoire. Des zones plus sensibles seront ciblées pour permettre de les préserver intégralement s’il le faut.
Serions-nous en train d’établir le premier cahier de charges environnementales d’une production agricole? Nous en sommes tout prêt… grâce à la conscience environnementale d’une industrie qui peut être qualifiée à juste titre de figure de proue d’une nouvelle approche de la production qui se soucie de ses impacts sur l’environnement. Ses activités actuelles et celles des 12 ou 13 dernières années le démontrent clairement.