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Agroforesterie ou « le meilleur des deux mondes »

Publié le 3 Avril 2007
Publié le 8 Juin 2010

Gilles Théberge Président du Regroupement agroforestier centricois Les expressions populaires font image. Elles ont ceci de particulier qu’elles dressent avec une économie de mots le tableau complet d’une réalité. Ainsi, par exemple, évoquer le fait de vouloir avoir le beurre et l’argent du beurre impose l’image d’un égoïsme détestable.

Sujets :
Agence forestière des Bois-Francs , Commission Coulombe , Forêt de la région Centre-du-Québec , Québec , Norvège

En agroforesterie, c’est tout le contraire qui se produit. Quand on dit que cela nous donne accès au meilleur des deux mondes, l’image qui surgit dans notre esprit est positive et auréolée d’une sensation de plaisir, de confort légitime.

Si l’on y pense bien, c’est en effet ce qui se produit. Quand on a commencé à deviner toutes les ressources, trésors cachés dans nos forêts, et que l’on se rend compte que les exploiter ajoute souvent de la vie, cela porte à la réflexion. Et quand on prend vraiment conscience du fait qu’en aménageant sa forêt en vue d’en tirer l’usufruit n’en n’altère pas la santé et que, tout au contraire, cela favorise l’épanouissement de la biodiversité, la perspective change du tout au tout.

Nous entrons dans une ère de changements. Avec le temps, on commence à lancer des regards obliques sur les objets jetables. On fronce maintenant le sourcil devant des contenants aux propriétés douteuses et le suremballage. Et toutes ces choses, dont jusqu’à présent on se débarrassait sans état d’âme particulier, tombent tout à coup avec fracas dans la case doute de notre esprit. Nous devons retourner aux sources de cette notion fondamentale qu’est l’économie, c’est-à-dire l’art de bien administrer nos biens.

Mais en attendant, que se passe-t-il dans nos forêts? Bien, pendant ce temps on s’y promène le nez en l’air. On estime la hauteur des arbres. On se désole de la lenteur de la croissance des troncs. On s’affaire dans l’espérance d’une coupe : élaguer, débroussailler, nettoyer. Prochaine ou lointaine? On ne sait pas vraiment. On calcule, on mesure, on suppute, on espère.

Et puis, on continue de piétiner allègrement, toutes ces ressources, discrètes, gisantes, immobiles et riches pourtant, qui ne demandent qu’à être cueillies. Ainsi, par exemple, les champignons forestiers remporteraient facilement la palme des grandes négligées.

Pourtant, dans un document présenté sur le site de l’Agence forestière des Bois-Francs, on dresse un portrait des forêts de la région Centre-du-Québec qui ne manque pas d’intérêt. Au sujet des champignons forestiers justement, on y peut lire les extraits suivants : « La récolte commerciale des champignons forestiers est au stade embryonnaire dans la région. » ; « Les volumes de production ne sont pas assez importants pour songer à l'exportation, mais la récolte pourrait s'accroître si les sites de production étaient mieux identifiés. » (Couture 1999) ; « Les peuplements forestiers qui offriraient les meilleurs potentiels seraient les forêt de résineux. » ; « Les espèces comestibles et commerciales que l'on retrouve dans la région sont les chanterelles et les bolets. » .

Selon un autre document produit par l'Agence , il y aurait, en Centre-du-Québec, 9 523 propriétaires de boisés privés. De ce nombre, 3 482 sont reconnus comme producteurs forestiers, soit seulement 37% de l'ensemble. L'âge moyen des propriétaires est de 55 ans. Ils possèdent des lots en moyenne de 44 hectares et le tiers d’entre eux ont des lots de moins de 20 hectares.

Alors, imaginons. D’une part, une ressource présente, les champignons forestiers, potentiellement en quantité suffisante, mais inexploitée. D’autre part, un nombre important de boisés présentant un potentiel certain à cet égard. Finalement, autre donnée non négligeable, une bonne part des boisés appartiennent à des propriétaires manifestant aujourd’hui moins d’enthousiasme pour la production de matière ligneuse.

En effet, dans son mémoire à la Commission Coulombe, les professeurs Truax et Gagnon reconnaissaient, à l’appui de leur recommandation visant à modifier les structures actuelles, le fait que « le nombre de propriétaires forestiers ayant un statut de producteurs diminue, combiné à l’arrivée massive de néo-ruraux ("gentlemen farmer") qui détiennent de plus en plus de territoires forestiers productifs, et qui ont une autre vision de l’aménagement forestier ».

Cette vision différente ne constitue pas pour autant une attitude de fermeture face à l’aménagement. C’est pourquoi au Regroupement agroforestier centricois, nous faisons le pari qu’il est réaliste de songer à développer dans la région un véritable intérêt pour l’exploitation des produits forestiers non ligneux, les PFNL. Et parmi ces derniers, notamment, l’exploitation des champignons forestiers. Nous sommes en effet convaincus qu’il est tout à fait possible de rejoindre un nombre significatif de ces propriétaires de boisé privé et de les convaincre qu’il en va de leur intérêt de porter attention à ce champ d’action négligé.

La forêt de la région Centre-du-Québec se compose de 60 % de feuillus et de 27 % de forêt mixte. Quant aux résineux, ils représentent 13 % des forêts, ce qui n’est pas rien. Or, dans une communication récente, le professeur Fortin, dont la compétence en la matière est largement reconnue, nous indique que les forêts mixtes de cette région [Centre-du-Québec] sont excellentes pour les chanterelles et [que] les plantations d’épinette blanche et de Norvège sont intéressantes pour le cèpe. Et il conclut en conseillant de ne s’intéresser d’abord qu’à ces deux espèces de champignons.

Au moment où la réalité de l’âge rattrape son homme, je veux dire quand il devient de moins en moins plaisant pour la majorité des propriétaires de boisé de notre région de balancer des billots au bout de leurs bras, il convient de s’interroger. Pourquoi ne pas se pencher sur des activités autres qui peuvent s’avérer aussi productives et qu’utiles ?

Les grands six pieds et les Jos Montferrand de nos chansons d’antan, ne seront jamais bien loin du bois. Ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui, demain, pourront encore s’écrier « emmenez-en d’la pitoune, du sapin pis d’l’épinette…». Toutefois, cela ne nous empêche pas de vouloir tirer parti, aujourd’hui même, de l’ensemble des richesses de nos forêts, et donc du « meilleur des deux mondes ». Et pour ça, dur de trouver mieux que l’agroforesterie !

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